(Cet article propose une synthèse structurée basée sur un enseignement en ligne de Roy Baumeister, que j'ai souhaité approfondir par une recherche indépendante des sources primaires citées, afin de m'approprier davantage le savoir et d'y apporter un regard clinique personnel.)
La négativité occupe une place centrale dans nos vies et dans la pratique clinique. Pourtant, ce que nous percevons comme une fatalité est en réalité un mécanisme cognitif sophistiqué. Explorons comment le biais de négativité façonne la réalité de nos relations.
Dans Bad is stronger than good, Baumeister et al. (2001) établissent que le négatif l'emporte toujours sur le positif (à intensité égale). Ainsi, les événements désagréables laissent une trace plus profonde et plus durable, notamment dans les interactions sociales et les émotions. Par exemple, on retient davantage un reproche qu’un compliment. En outre, à fréquence égale, le mauvais finit souvent par l’emporter. Si, après quatre repas à base d’un poisson exotique, vous avez connu deux bonnes et deux mauvaises expériences, les chances que vous en remangiez une cinquième fois sont infimes : votre esprit a déjà conclu que le poisson est (trop) risqué pour vous.
Cette asymétrie s'explique par le biais de négativité (on accorde à ce dernier davantage de poids), qui est un héritage évolutionnaire ayant pour but de favoriser la survie. En effet, l’humain priorise la reconnaissance du danger sur le fait de savourer un plaisir – illustré par le fait que nous sommes naturellement meilleurs à déceler la colère sur un visage que la joie. On retrouve cette différence de perception jusque dans notre vocabulaire, qui contient deux à trois fois plus de mots pour décrire les émotions négatives que les positives.
Ainsi, ce biais de négativité est présent lorsqu’on cherche à tirer des conclusions de nos expériences. Cependant, il s'inscrit aussi dans un rapport de temporalité.
Brickman et Campbell (1971) ont établi le concept de tapis roulant hédonique, postulant que nous finissons toujours par nous adapter aux changements de vie pour revenir à un niveau de bonheur stable. Dans leur étude de 1978, ils ont observé que des gagnants de loterie et des personnes devenues paraplégiques retrouvaient, après un an, un niveau de bonheur proche de leur état initial.
Ce tableau est cependant à nuancer. Si nous « digérons » très vite les événements positifs (par accoutumance), le négatif résiste bien plus longtemps. Ainsi, Lucas (2007) a démontré que pour certains changements (chômage de longue durée, divorce, veuvage, etc.), le retour à la « normale » était parfois incomplet, ce qui résultait en un bonheur durablement abaissé. En somme, notre cerveau est plus apte à intégrer le bien que le mal, et ce dernier peut laisser des cicatrices durables.
Tout cela est fort beau, mais que faire de ces connaissances sur le biais de négativité ?
Dans son article What Predicts Divorce, John Gottman affirme que, pour qu’un couple dure, il faut en moyenne 5 expériences positives pour compenser 1 expérience négative. À mesure que le ratio descend vers le 1 pour 1, le divorce devient de plus en plus probable (en aparté, les interactions négatives entre conjoints étaient catégorisées selon un système d'analyse comportementale, et le prédicteur le plus puissant du divorce s'avéra être le mépris).
Ce ratio de Gottman trouve un écho chez Baumeister qui, dans son livre The Power of Bad (2019), établit une « règle de 4 » (4 interactions positives pour compenser 1 négative), même si, dans le détail, le ratio diffère selon les domaines (5:1 pour le couple, comme Gottman ; 2:1 pour l’argent ; 4:1 pour le travail ; en outre, Baumeister reconnaît que certaines expériences n’obéissent pas à un ratio de compensation positif/négatif, comme une expérience traumatique). Ainsi, cette « règle de 4 » est une heuristique, pas une vérité générale, mais on peut s’en inspirer dans notre regard sur le quotidien.
Dans le spectre social plus étendu, le négatif l’emporte aussi sur le positif. En 1976, Ebbesen, Kiosic et Konecni, dans Spatial ecology: Its effects on the choice of friends and enemies, ont étudié les interactions sociales au sein d'un complexe d'appartements en Californie afin d'analyser les effets de la proximité géographique (l'écologie spatiale) sur l'amitié et l'inimitié. Pour l'amitié, ils ont constaté sans surprise que la proximité jouait : la majorité des amis vivaient dans le même bâtiment, voire sur le même palier. Cependant, cette influence de la proximité s'est révélée encore plus importante pour l'inimitié. En effet, la grande majorité des « ennemis » vivaient plus près l'un de l'autre que de leurs propres amis. Corrélativement, les chercheurs ont remarqué dans leurs données que les voisins proches avaient statistiquement plus de chances de finir ennemis qu'amis.
Si d'autres facteurs expliquent ces différences entre amitié et inimitié, comme l'exposition forcée (on choisit ses amis, pas ses voisins), on y retrouve aussi le biais de négativité, c'est-à-dire l'asymétrie de perception entre expériences positives et négatives – simplement dit, une seule interaction négative, comme un bruit à trois heures du matin, teinte davantage la relation que dix bonjours cordiaux. Ainsi, au sein de cet ensemble d'appartements californiens, les individus avaient tendance à avoir des amis éparpillés dans tout le complexe (même si beaucoup étaient proches) tandis que les ennemis étaient massivement concentrés dans le cercle immédiat (le palier ou l'étage). En définitive, si vous avez un ennemi, il y a de fortes chances statistiques que ce soit votre voisin, car les interactions fréquentes avec ce dernier fournissent de nombreuses occasions de mauvaises expériences – des expériences qui ont, nous l'avons vu, bien plus de poids que leur contrepartie.
Est-ce à dire que l'humain est condamné à se détester ? Non. Plutôt, que la proximité avec autrui porte la promesse de belles amitiés, mais crée dans le même temps une vulnérabilité aux interactions négatives. Comme le dit le proverbe russe : « Une cuillère de goudron gâche un baril de miel, mais une cuillère de miel ne peut rien pour un baril de goudron. »
Il y aurait encore beaucoup à dire – notamment sur les mécanismes entre perfectionnisme et biais de négativité, qui déforme souvent le regard de l'individu sur lui-même ou ses accomplissements –, mais terminons par deux remarques.
Selon Baumeister, la stratégie la plus efficace pour améliorer le bien-être n'est pas de viser la perfection, mais de minimiser activement le négatif. En bref, de troquer la quête de l'excellence pour une approche Good enough (« suffisamment bon ») – ce conseil semble par ailleurs faire écho au concept de Winnicott adressé aux parents en proie au surinvestissement et à la culpabilité : ne cherchez pas à être parfaits, tâchez d'être suffisamment bons parents.
Enfin, dans les relations interpersonnelles et plus particulièrement intimes, il est utile de comprendre l'influence qu'a le biais de négativité sur nous. En effet, lorsqu'un problème apparaît dans la relation, nous amplifions notre interprétation négative, ce qui peut nous donner la sentiment que la relation n'a plus autant de valeur qu'auparavant ; de là, nous agissons de façon moins considérée à l'égard de l'autre ; ce faisant, nous lui envoyons alors un signal négatif qui, vous le voyez venir, l'interprétera à son tour sous un biais négatif, et ainsi de suite.
Pour éviter ce cycle délétère, il peut être utile de se retenir de céder à la déception et au désespoir, de « tenir bon » le temps que l'émotion passe, et de revenir sur le sujet plus tard, de façon plus apaisée. L'un dans l'autre, une relation qui perdure n'est pas tant une relation qui s'améliore sans cesse ; c'est avant tout une relation qui évite activement de s'empirer dans les périodes difficiles.