On entend souvent « la Recherche le dit » lancé comme argument d'autorité. De cette formule naît tout un imaginaire de science et de sérieux, dans lequel on se représente des comités importants de personnages scrupuleux, intègres, appliqués, adeptes de la méthode sans compromis et des résultats sans concession, prêts à donner leur sang pour faire éclater la vérité au grand jour – en somme, un environnement bien différent des petits tracas du quotidien.
Comme souvent, le seul bémol à cette image d’Épinal est la réalité. Dans la recherche comme partout, il y a des bons, des moins bons et des mauvais.
À ce stade, on serait tenté de penser que certes, c’est souvent le cas, mais qu’ici il s’agit de science. C'est un domaine aux enjeux sérieux, pouvant potentiellement affecter des millions d'individus, et donc les qualités du chercheur moyen dépassent certainement celles de l’individu moyen…
Si ce raisonnement était exact, alors les politiciens seraient les meilleurs individus sur Terre.
Vous l'aurez compris, « la recherche le dit » n'immunise pas contre le fait qu'elle puisse raconter n'importe quoi. Du reste, la plupart des chercheurs n'ont aucune prétention à détenir la Vérité ; ils essaient simplement d'étudier un bout du réel pour avancer sur le chemin de la connaissance. Cependant, des biais existent.
L’exemple qui va suivre est un article de psychologie sociale que j’ai croisé durant mes études. L’intérêt de ce papier n’est ni son ampleur (modeste) ni son sujet (qui n’est pas directement clinique), mais dans le fait qu’il démontre qu'une recherche peut se rendre complètement caduque dès ses premières lignes, malgré une structure méthodologique ayant toutes les apparences de la rigueur.
Sexual and Gender-Based Violence: To Tweet or not to Tweet? est une étude qui « explore les raisons qui poussent les survivants de violences sexuelles et basées sur le genre à partager leurs expériences sur Twitter, ainsi que celles qui les en empêchent » (« survivors of sexual and gender-based violence »).
D'emblée, le mot qui détonne est « survivants ». Pour rappel, un survivant est une « personne qui a survécu dans des circonstances où beaucoup d'autres ont péri. » Ainsi, puisqu’il y a des survivants, on comprend que les « violences sexuelles et basées sur le genre » peuvent provoquer la mort.
Face à un sujet aussi grave, définir ce qu’on entend par « violence sexuelle et basée sur le genre » est de toute première importance, puisque tout le reste en découle (le fait d'être un survivant, puis le fait de tweeter ou non). Les chercheurs, qui l'ont bien compris, proposent immédiatement une définition dans leur introduction (traduite par mes soins) :
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La violence sexuelle et basée sur le genre est une forme de « violence qui cible les femmes ou les hommes en raison de leur sexe et/ou de leurs rôles de genre socialement construits » ; elle peut se manifester par de l'humiliation, de la discrimination, du harcèlement de rue, des agressions sexuelles ou du viol (Carpenter, 2006, p. 83). |
Étudions de plus près la première partie de cette phrase :
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La violence sexuelle et basée sur le genre est une forme de « violence qui cible les femmes ou les hommes en raison de leur sexe et/ou de leurs rôles de genre socialement construits » ; [...](Carpenter, 2006, p. 83). |
Les chercheurs décrivent la violence sexuelle et basée sur le genre comme étant la manifestation particulière (« une forme de ») d'un autre concept, plus général, de « violence qui cible les femmes ou les hommes en raison de leur sexe et/ou de leurs rôles de genre socialement construits », ce dernier incluant toutes les violences basées sur le genre, qu'elles soient sexuelles ou non.
Cette définition générale est par ailleurs indiquée entre guillemets, avec sa source en fin de phrase (Carpenter, 2006, p. 83). Ainsi, l'aspect formel de la citation est respecté (nous y reviendrons plus loin).
Au risque de se répéter, on vient d’apprendre que la violence sexuelle et basée sur le genre est une forme de… violence basée sur le genre. La distinction aura son importance tout au long de notre propos.
Après ce début générique, étudions la spécificité sexuelle de ces violences basées sur le genre ; c’est là qu’on trouve le premier faux pas de l’étude.
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La violence sexuelle et basée sur le genre [...] peut se manifester par de l'humiliation, de la discrimination, du harcèlement de rue, des agressions sexuelles ou du viol. |
Les éléments soulignés sont une énumération des différentes manifestations de violences sexuelles et basées sur le genre, et un problème apparaît d’emblée : la fourchette d’intensité des éléments de cette énumération est bien trop large.
En effet, en citant l’humiliation, la discrimination, le harcèlement de rue, l’agression sexuelle et le viol, ce que les chercheurs regroupent sous l’unique catégorie de violence sexuelle et basée sur le genre comprend ici des états d’intensité si différents que la confusion s’installe d’emblée. Par exemple, en termes de gradation, une discrimination sexuelle ne revêt pas la même gravité intrinsèque qu’un viol, et placer ces deux phénomènes sous une seule et même catégorie, celle qu’on prétend étudier, complique davantage l’étude qu’il ne la facilite, en plus de créer un risque réel d’amalgame (par exemple, en assimilant un individu sexiste comme étant l’égal d’un violeur).
En psychologie expérimentale, on parlerait de sensibilité. La sensibilité d’un test mesure sa capacité à détecter correctement les différences ou la présence d’un phénomène. Pour mieux comprendre, imaginons l'utilisation d'un thermomètre médical dont les graduations ne monteraient que de trois degrés en trois degrés (par exemple : 35°, 38°, 41°). Si un patient a une température de 35,2°C (en hypothermie) ou de 37,8°C (température normale), le thermomètre pourrait afficher la même graduation de 35° ou basculer arbitrairement sur 38° (fièvre légère). Ici, la sensibilité de l'outil est si faible qu'il est incapable de distinguer un état de santé stable d'une urgence médicale. De la même manière, si un test psychologique a une sensibilité trop inégale, les scores perdent de leur signification. Résultat : le test ne discrimine alors plus assez bien des réalités cliniques pourtant bien distinctes, ce qui rend l'interprétation ou la comparaison impossible.
Cette définition du sujet d'étude, trop large (ou trop peu sensible), serait handicapante pour n’importe quelle recherche. Cependant, elle l’est encore plus dans celle qui nous intéresse lorsqu’on considère que les sujets étudiés sont explicitement rapportés comme étant des survivants. Si la violence sexuelle et basée sur le genre engendre des survivants, alors il est logique qu’elle engendre la mort (ceux qui ne survivent pas). Ainsi, le harcèlement de rue – qui est considéré comme une violence sexuelle et basée sur le genre dans cette recherche – pourrait, à lui seul, provoquer la mort de celui qui en a été la victime. Or, aucune mort de ce type n’a jamais été documentée, et la notion même de « harcèlement de rue », qu’on ne trouve que dans les textes officiels français, ne fait à aucun moment mention d’une potentielle létalité. C’est une notion bien étrange que de survivre à une circonstance qui ne tue pas.
Certes, on pourrait se dire qu’il s’agit d’une incompréhension bénigne et que, certainement, « survivant » est ici énoncé dans son sens symbolique. Seulement, ce n'est pas au lecteur d'un papier de recherche de jouer aux devinettes sur le sens des termes – c’est la responsabilité des scientifiques, ceux qui étudient un objet en vue de présenter publiquement leurs résultats, de s’assurer que ledit objet soit soigneusement déterminé. Or, le terme « survivant[s] », pourtant présent 85 fois dans la recherche, n’est à aucun moment défini. Ce manque de précision est d’autant plus intrigant quand on se rappelle que, dans cette même introduction, les chercheurs ont eu la minutie d'expliquer que la violence sexuelle et basée sur le genre est une forme de violence basée sur le genre.
Ces deux éléments conduisent à une impasse sémantique et expérimentale. La recherche étudie le comportement (choisir de tweeter, ou non) d’une sous-population précise (les survivants de violences sexuelles et basées sur le genre). Or, cette sous-population est inqualifiable, car :
Cela nous amène à la question suivante : qu'est-ce qui, précisément, constitue le point commun entre humiliation, discrimination, harcèlement de rue, agression sexuelle et viol pour que chacun de ces phénomènes appartiennent à une unique catégorie qu'on appellerait « violences sexuelles et basées sur le genre », et qui vaille la peine d'être étudié dans une recherche scientifique ? Les chercheurs n'y répondent pas de façon satisfaisante.
En définitive, qu’importe que la méthodologie scientifique soit employée à travers toute la recherche ; elle est utilisée sur un objet mal défini. Concrètement, les contours de l’objet d’étude sont tellement flous qu’on peut raconter n’importe quoi dessus. Dans l'abstrait, l'arbitraire domine.
Cette définition ne se distingue pas seulement par son manque de rigueur ; elle s’illustre aussi par son caractère manipulatoire.
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La violence sexuelle et basée sur le genre est une forme de « violence qui cible les femmes ou les hommes en raison de leur sexe et/ou de leurs rôles de genre socialement construits » ; elle peut se manifester par de l'humiliation, de la discrimination, du harcèlement de rue, des agressions sexuelles ou du viol (Carpenter, 2006, p. 83). |
La définition générale des violences basées sur le genre, dont sont issues les violences sexuelles et basées sur le genre, vient d’une citation de Carpenter, 2006, p. 83.
Charli Carpenter est professeure de sciences politiques spécialisée en droit international. Elle dirige un centre de recherche interdisciplinaire sur la sécurité humaine et la protection des civils en contexte de conflits armés. C'est elle qui a produit l’article de 2006, servant de source à l'étude sur les tweets, et on retrouve bien la définition de violence basée sur le genre (« violence qui cible les femmes ou les hommes en raison de leur sexe et/ou de leurs rôles de genre socialement construits »). Les choses ne sont cependant pas aussi simples qu'elles le paraissent :
En résumé, les chercheurs citent Charli-Carpenter-mais-pas-vraiment pour les violences basées sur le genre, mais omettent complètement la définition des violences sexuelles et basées sur le genre de ce même article, préférant proposer leurs propres spécificités qui, nous l’avons vu plus haut, sont méthodologiquement défaillantes.
Par analogie, ce serait comme de reprendre la définition officielle d’une recette (violence basée sur le genre), en conserver le nom et la description générale, mais remplacer la plupart des ingrédients (les différents aspects sexuels de cette violence) par d’autres, puis de prétendre que le repas est inchangé.
Ce tour de passe-passe sémantique, dommageable en soi, est aussi une tromperie contextuelle. En effet, le cadre définitionnel de Charli Carpenter traite les tourments qu’encourt une population civile piégée dans un pays en guerre, tandis que le cadre de notre recherche est une étude de comportement sur un réseau social. C'est un grand écart conceptuel.
Cette situation conduit vite à des absurdités. Ainsi, d'après les critères de notre étude sur les tweets, un jeune Rwandais mutilé et exploité sexuellement par ses ravisseurs est un survivant au même titre qu'une femme qui s'est fait siffler dans les rues de Paris. Pour nos chercheurs, ces deux phénomènes – l'esclavage sexuel et le harcèlement de rue – auront exactement la même valeur dans le cadre de leur étude, à savoir une « violence sexuelle et basée sur le genre »...
En définitive, l'article sur les tweets s'ouvre par une définition de sa population étudiée qui l’apparente sémantiquement à un contexte de guerre, mais s'en écarte bien vite pour traiter de sujets comme la participation à #MeToo (mentionné 29 fois dans la recherche) et #BalanceTonPorc (12 fois), ou la réaction face à un discours sexiste de Trump. De plus, l'étude ne donne aucun détail quant à la répartition des phénomènes qu'ont subis les individus de l'échantillon (on ne sait pas quelle part des individus a auto-rapporté une expérience de discrimination par rapport à une agression sexuelle) et, à aucun moment, il n'est fait mention d'un contexte de conflit armé.
Le travail définitoire, pourtant l’une des bases de la méthode scientifique, est donc ici étonnamment insuffisant. L'étude, qui se veut affirmative, surprend par son manque de clarté, et ses accents sensationnalistes ne parviennent pas à compenser son manque de légitimité.
Appelons un chat un chat : cette recherche est un manque de respect aux victimes de violences basées sur le genre.
Chaque personne mérite d'être prise en charge en fonction de ce qu'elle a traversé, en tenant compte de son idiosyncrasie. Or, ce genre de littérature proposant une bouillie relativiste n'aide pas à appréhender les épreuves de la vie, dont certaines – sans prétendre établir un quelconque classement formel ni exclure les particularités propres à chaque individu – présentent objectivement des aspects au potentiel traumatique bien plus importants que d'autres. Ainsi, au terme de manques ou d'omissions volontaires sémantiques, cette recherche laisse penser qu'une insulte basée sur le genre serait l'égal d'un viol – un sophisme qui génère plus de problèmes qu'il n'en résout.
Dans un contexte thérapeutique, cela peut causer du tort au patient. Imaginez que votre médecin traitait de la même manière un rhume et une myocardite virale fulminante, sous prétexte que toutes les deux sont des infections virales. Ainsi, si vous avez un simple rhume, vous risquez d'être sur-traité sans raison à coup d'hospitalisation et d'oxygénation, des procédés très éprouvants et anxiogènes. À l’inverse, si vous avez une myocardite, vous risquez d’être renvoyé chez vous avec comme consigne de bien dormir et de boire beaucoup d’eau, ce qui peut vous exposer à un risque vital, alors qu’une prise en charge rapide et adaptée aurait pu vous sauver. C'est exactement pour cela que le principe Primum non nocere (« En premier, ne pas nuire ») est fondamental à l'éthique médicale.
Les choses sérieuses exigent de la nuance. Des écrits de recherche se donnant des tons alarmistes afin de s'inscrire dans l'idéologie du moment et gonfler leur nombre de citations ne remplissent pas ce critère.
Il ne s'agit pas de chipotage ; c'est justement parce que cet article se présente comme de la recherche scientifique que les chercheurs ont un devoir de précision et de nuance – à défaut de le faire, au moins le devoir d'essayer –, surtout quand ils sont payés pour étudier et rendre compte de leurs découvertes au public. À la place, on assiste ici à un manquement à l'intégrité scientifique ; au lieu d'être en quête de la vérité et de fournir des explications claires, ce papier brouille les pistes définitoires afin de gonfler artificiellement sa propre importance.
Cependant, il serait injuste de faire porter l'entièreté du blâme sur ces chercheurs. Ils ne font, après tout, que suivre la mouvance actuelle de leur discipline. La science étant composée d'hommes et l'humanité étant faillible, de nombreux domaines scientifiques ont leurs biais. D'ailleurs, ces biais sont parfois si énormes qu'ils phagocytent la majorité de leur champ d'étude.
En conclusion, la formule « la recherche le dit » gagnerait à être entendue comme l'invitation à une réflexion pondérée et critique des informations qu'on nous présente, plutôt que comme l'abolissement du débat en vertu d'un fantasme naïf peuplé de chercheurs parfaits.
C'est une réalisation difficile à faire, car elle va à l'encontre la vision lisse qu'on se figure habituellement : non seulement beaucoup de recherches servent peu ou pas, mais encore une partie d'entre elles sont tout bonnement contre-productives, rendant nécessaire la séparation du grain et de l'ivraie.