L’œuvre Découvrir un sens à sa vie , de Viktor E. Frankl, marque la fondation de la logothérapie, qui influencera profondément les approches thérapeutiques centrées sur le sens et sera reconnue comme l’une des grandes sources d’inspiration de la psychologie positive.
Viktor E. Frankl était un psychiatre juif autrichien qui a été déporté et a passé trois années en camps de concentration, dont Auschwitz et Türkheim. En s'appuyant sur l’observation clinique et des centaines de conversations, pendant et après, il a tenté de découvrir ce qui semblait constituer le facteur psychologique le plus important jouant sur la survie ou la mort d'un prisonnier de camp. Par exemple, d'après un médecin d'un camp (lui aussi prisonnier), il y a eu accroissement du taux de mortalité dans plusieurs camps entre noël 1944 et nouvel an 1945 – un accroissement que le praticien comprenait comme l'espoir trahi de certains prisonniers qu'avec les fêtes viendrait la paix et la libération ; l'amertume qui découla de la réalisation du contraire les poussant alors à s'abandonner.
La thèse de Frankl est que ce qui décide de la survie consiste en la possession, ou non, d'un sens de sa vie. De façon très schématique, mener une vie qui a du sens justifie les souffrances, même extrêmes, et permet d'entretenir une vie spirituelle ainsi que la foi dans l'avenir. Ainsi, ceux possédant un projet pour "l'après" des camps étaient psychiquement les mieux équipés pour y survivre. Comme disait Nietzsche, « Celui qui a un pourquoi pour vivre peut supporter presque n'importe quel comment. »
Cette affirmation du sens de la vie comme socle de l'individu est source de réflexion dans le domaine de la théorie psychologique. Par ailleurs, Frankl affirme la primauté du sens sur les autres forces. Par exemple, dans les circonstances épouvantables des camps, Frankl ne rapporte quasiment aucune émulation sexuelle chez ses camarades d'infortune, non plus que de volonté de puissance – en d'autres termes, ni la libido freudienne ni la volonté de puissance adlérienne ne participaient à la vie des prisonniers, suggérant qu'il ne s'agit pas là de forces primordiales de l'individu lorsqu'il est démuni de tout le reste.
Ce qui nous pose la question : qu'est-ce qui prédomine chez l'homme lorsque ce dernier connaît l'enfer des camps ? Toujours d'après l'expérience Frankl, et contrairement à ce qu'on pourrait penser, les conditions extrêmes ne ramènent pas les individus au rang de bêtes uniformes et indiscernables des autres. Au contraire, ces conditions marquent la différence de l'homme par rapport à son voisin en révélant la moralité et la question de choix personnel. Ainsi, éprouvés par les horreurs des camps, un homme peut devenir – ou plutôt se révéler – un monstre, alors que son voisin connaissant exactement les mêmes tourments prendra le chemin de la vertu ; ce moment, Frankl le décrit comme celui où « les masques tombent ».
En conclusion, pour Viktor Frankl, la façon d'agir en tant que prisonnier de camp dépend davantage d'une décision de l'individu que des facteurs physiques et psychologiques ; un discours qui contraste avec le déterminisme. Ainsi, même dans la pire adversité, une part de liberté intérieure subsiste : la liberté de choisir sa réponse.
Tout cela est fort instructif, mais quid de son employabilité dans un contexte thérapeutiques ? L'apport de Frankl se révèle particulièrement précieux dans les contextes de travail autour de l'orientation, de la dignité ou de la sortie du nihilisme (ou de son petit frère, que j'appelle le « relativisme de bon ton », qui est l'art de ne rien décider).
Cependant, cet ouvrage concerne une réflexion philosophique sur la nature de l'être ; il ne règle pas en lui-même des troubles sévères, même s'il peut fournir un cadre dans lequel porter son action. Aussi, il suppose un minimum de ressources psychiques du patient, des ressources qui ne sont pas toujours disponibles. Enfin, il faut se méfier des effets contre-productifs d'un discours sur le sens trop maladroit : culpabilisation de l'individu, injonction à trouver un sens, tentation de croire en une moralité universelle (que l'on détiendrait), et risque de confusion entre la souffrance réelle de l'individu et l'absence de valeurs.
Pour finir, Découvrir un sens à sa vie n'est pas un manuel de psychothérapie. Il partage, sur le ton descriptif, une expérience extrême dans un contexte horrible, et en tire des réflexions sur la nature humaine. L'intérêt psychologique est évident dans l'approfondissement humain qu'il apporte, mais il serait maladroit de considérer ces pages comme une prescription centrale à une thérapie. Frankl nous indique la direction générale et nous conseille ci et là sur la façon d'y aller mais, en définitive, c'est à nous d'avancer par nos propres moyens.